J’avais une idée de chronique.
Dans un de mes cours, nous avons regardé des images sur la Première Guerre Mondiale : des morts, des vies supprimées, des jeunes de notre âge qui tombent sous les tirs, des bras en moins, des têtes pleines de rêves maintenant trouées et vidées de sang. Aucune émotion dans la classe, sauf lorsque l’on voit un pauvre cheval tombé au combat : ça, ça brise le coeur.
Des milliers de jeunes morts… Mais encore?
C’est du déjà-vu.
C’est en noir et blanc, c’est ennuyant.
J’ai faim.
J’exagère à peine.
Ça m’avait révolté; j’avais mon idée de chronique. Je m’en venais tous vous traiter d’animaux, de sales cœurs de pierre. Je m’en venais vous engueuler, vous mettre à la gueule que vous vous foutez de la mort des vôtres, que vous pensez juste à vous, que vous êtes inhumains et pire que des bêtes.
Je ne l’ai pas fait, parce que ça me faisait de la peine.
Ça me faisait de la peine, parce que je suis comme vous.
J’aurais aimé être comme Céline Dion, me mettre à pleurer, m’effondrer, quitter la classe en hyperventilation, me taper un arrêt cardiaque. J’essayais de ressentir quelque chose, de me dire qu’ils avaient mon âge, bordel! Me dire qu’ils avaient tous des rêves, une famille, une petite copine, une vie qui commençait; une vie qu’on leur a obligé à échanger contre une mort rapide, inutile, anonyme. Mais je n’ai rien ressentie. À peine un moment de compassion, d’humanité. À peine.
Sauf quand le cheval est mort, là j’ai eu le cœur brisé.
Je me suis dégoûtée. C’était des humains; ils étaient moi. Il y avait assez de contenu dans ces images pour que je me mette à vomir partout, pour que je meure sur place, pour que mes pensées soient hantées à jamais. Et pourtant, dix minutes plus tard, je mangeais mon sous-marin, je riais d’une blague.
C’est facile de mettre le blâme sur la télévision, sur les médias qui nous présente les morts avec une telle froideur, sur le cinéma qui nous bombarde de cadavres fictifs. C’est vrai que c’est du déjà-vu, la mort de milliers de personnes. C’est vrai que l’on en voit tous les jours dans les films. C’est facile, mais c’est ça le problème : je crois que l’on arrive plus à séparer la fiction de la réalité.
Ce que j’ai vu dans cette classe, cette journée là, ce n’était pas un film, ce n’était pas de la fiction. Devant moi, j’avais de vrais humains avec des cœurs qui battaient quelques temps auparavant. C’était de vraies vies qui s’éteignaient devant mes yeux.
Ce n’est pas que nous avons un cœur de pierre. C’est que nous ne le réalisons pas.
Comment le réaliser? C’était présenté comme on aurait présenté King Kong: lumière tamisée, écran géant, le bouton «Play».
On pèse sur «Play» et on voit King-Kong tuer des milliers de comédiens.
On pèse sur «Play» et on voit de vrais soldats de 18 ans mourir devant nos yeux.
On pèse sur «Play» et on voit de vrais soldats de 18 ans mourir devant nos yeux.
Comment le réaliser?
On pleure lorsque Jack coule dans l’eau glacée. On pleure lorsque le papa du Roi Lion disparaît dans le gouffre. On pleure presque devant une publicité de McDonald. On plisse les yeux devant 20 millions de morts.
Le bon côté, c’est que je ne suis pas revenue avec des séquelles de guerre de ce cours, aucun traumatisme par la suite, aucune insomnie, ni le besoin de consulter. Mais je suis plutôt sortie de ce cours avec une question : est-ce pertinent de présenter ce genre de films?
Nous sommes visiblement incapables de séparer la fiction de la réalité.
Et je ne crois pas que ce soit bon pour notre peu de reste d’humanité de prendre la réalité pour de la fiction.
Et
Tout ce que je sais, c’est que je n’ai pas envie de rencontrer l’époque où écraser un moustique sera rendu aussi banal que la mort d’un être humain.
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